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Pélerinage

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Invité


MessageSujet: Pélerinage   Dim 3 Jan - 21:53

Le jour venait tout juste de se lever, Abraham et moi avions assisté à ce fabuleux spectacle. Le monde s’était paré des chaudes couleurs de l’aurore, le ciel s’enflammant en une teinte rose-orangé. Le désert, lui-même, scintillait, humide encore de la rosée du matin. Tout n’était que silence, harmonie et plénitude.

« Pourquoi croire en une divinité Abraham ? Pourquoi croire en un être omniscient et en sa possible fuite quand on assiste à un tel enchantement ? Leur déesse est ici. Elle est partout. Tout autour de nous. Elle ne les a jamais abandonnés, c’est notre propre sottise qui nous rend aveugles. C’est notre sottise qui a rendu notre monde ainsi. Notre aveuglement. A quoi cela sert-il d’implorer le retour d’une entité qui ne nous a jamais quittés ? Les Hybrids doivent bien s’en rendre compte, non ? Où sont-ils encore plus aveugles que le reste des pauvres hères qui errent ici-bas ? »

« Tais-toi. »

Il expulsa la fumée de ses poumons. Les volutes se mêlèrent à la brise et partirent au loin. Seule tache de blancheur dans ce paysage rougeoyant. Je ne dis rien, me contentant de sourire. Un sourire forcé qui n’échappa pas à Abraham. Crisper fut sans doute le mot qui lui vint à l’esprit. Bien trop crispée. Ne cessant de mordiller ma lèvre inférieure, mes yeux s’agitaient frénétiquement, s’accrochant à un détail ici ou là sans que réellement, je ne vois quoique ce soit.

Le vent se leva. L’instant s’était envolé avec lui.

« Tu es toi-même aveugle, fillette. » Conclut-il.

Je me recroquevillais sur moi-même, ramenant mes jambes au niveau de ma poitrine et les enroulant de mes bras, avant d’y cacher mon visage. Oh que j’appréhendais ce jour. Un frisson me traversa. Que faire ? Que faire au nom des Lunes… Je ne pouvais rien, il fallait que je le fasse… Mais à quoi ce cirque pouvait-il bien servir ? A rien. Le passé était le passé, à quoi bon y retourner. L’image de ma mère souriante surgit des tréfonds de mon esprit. Mes poings se serrèrent instantanément.  Du coin de l’œil, Abraham suivait mon manège. Je sentais son regard vigilant sur moi. Il soupira. En un geste maladroit, il m’ébouriffa les cheveux. Ce simple geste m’apporta bien plus de réconfort que ne l’aurait fait la parole. Je me détendis légèrement. Il reporta son attention sur le désert. L’air était lourd. Un orage s’annonçait, je le pressentais.

« Il est temps. » Finit-il par dire, un long moment s’étant écoulé.

Je relevais la tête, résignée. Nous nous regardâmes de longues minutes. Inquiétude, peur, doute. Toutes ses émotions étreignaient mon cœur. Tant de questions auxquelles je n’avais pas réponse se bousculaient dans ma tête : des scénarios invraisemblables naissaient, se dissolvaient, réapparaissaient, se modifiaient… Ses prunelles rouges me renvoyaient mon propre reflet : un petit être, plus pâle que la mort et aux cernes plus prononcés que jamais… Je n’avais pas eu de nuit. Mamie Maas avait fait des siennes. Elle-même appréhendait ce voyage, ça se voyait à ses sautes d’humeur, à ses élucubrations sans queue ni tête. Bien sûr, elle ne voulait rien laissait transparaître et évitait le sujet quand je l’abordais. Je soupirais.

Finalement, me levant en douceur, j’époussetais mes vêtements du sable, ramassais ma sacoche et sortis de l’abri qu’Abraham avait construit. Le soleil tapait déjà fort et la température deviendrait très vite intenable. Embrassant une dernière fois le panorama, j’ouvris grand mes bras et inspirais le plus possible d’air. Je bloquais ma respiration une demi-seconde et expirais lentement. Mes muscles se relâchèrent un peu. Je tentais de figer en moi cette image splendide pour me donner du courage et la force d’avancer.

Puis, me retournant, je dis à l’Hubbot aux longs cheveux rouges :

« Au revoir Abraham ! Porte-toi bien. A notre retour, je t’apporterai la réponse à ma propre question, d’accord ? »


Il acquiesça et un mince sourire s’étira sur son visage.

« Tu connais déjà la réponse. »

Il reprit sa pipe et en inspira une grande bouffée. Ses cheveux rouges ruisselaient sur les muscles saillant de son buste, ses bijoux indolents ornant son cou luisaient dans l’ombre de la tente. Les pans de son kimono noir orné de fleurs s’étendait tout autour de lui. Il était allongé de profil, son visage dur et acéré tourné vers moi. Quel vieux matou pensais-je. Heureusement qu’il était là. Sans lui, Mamie Maas et moi serions mortes à l’heure actuelle. Je ne savais toujours pas pour quelle raison il nous avait sauvées. Quelle mouche avait bien pu piquer ce vieux grigou ? A découvrir, si t’en est qu’il accepte de répondre à mes questions… D’un naturel taciturne, ça n’allait pas être de la tarte.

Je lui souris et m’éloignais.

______________________________________________________

Serpentant entre les dunes, je me dirigeais d’un pas tranquille vers la Cité Neutre. Le sable virevoltait à tout va, habile. Que j’aimais cet endroit. Peut-être un jour, je voyagerai ailleurs, volerai vers de nouveaux horizons mais ma terre d’accueil et de cœur resterait celle-ci.

J’arrivais en vue de notre maison. Masure ou hutte auraient été des termes plus appropriés pour la désigner. En effet, elle n’était qu’un amas de bric et de broc que nous avions pu dénicher. Comme tout un chacun ici.

Il y a deux ans, Abraham dans sa mansuétude suprême nous avait fait grès de quelques matériaux pour la construire : une tuile, une planche de bois et un marteau. Je souris à ce souvenir. Mamie Maas offensée, l’avait poursuivi avec sa canne autours du pâté de maison constituant notre « quartier » en hurlant ses habituelles invectives, toutes plus colorées les unes que les autres. Cette réaction brutale avait surpris le Qantik au point qu’instinctivement, il c’était mis à courir pour échapper à cette furie. De fait, les habitants du quartier c’étaient rameutés au tintamarre que fessait ma grand-mère. Il y eut bien au début des propos véhéments et des menaces à peine voilées prononcées mais très vite, à la vision d’une octogénaire courroucée et du grand Hubbot fuyant devant elle, des rires fusèrent. Des paris furent lancés sur l’éventuel vainqueur de cette mascarade et je m’y joignais de bon cœur. Abraham finit par reprendre maîtrise de lui-même et arrêta alors sa course. « Le pleutre à donc enfin décider de faire face à ma modeste personne ? » C’était écriée grand-mère. Gravement, Abraham se tint droit, attendant l’approche de mamie. Il la fixait intensément. J’eus peur de sa réaction : ce regard ne présageait rien de bon. Le reste des observateurs arrivèrent aux mêmes conclusions que moi et tous, nous retinrent notre souffle. Mamie Maas continuait de courir,  brandissant sa canne au-dessus de sa tête telle une épée vengeresse. Alors que cette dernière allait frapper Abraham et qu’il avait adopté une position de combat exotique, Mamie Maas fit volte-face. Interloqués, personne ne comprit la suite :

« Huguette ! Où es-tu sale bourrique de vieille carne ! Où t’es tu donc cachée ? Tu ne mérites rien pour attendre ! Pourquoi as-tu mâché et remâché mon gilet ! C’est pas croyable ! Mère-grand va me faire la peau… Huguette ! »


Je ne pu m’empêcher de bouffer, puis de rire à gorge déployée. Communicatif, toute l’assemblée finit par faire de même. Même Abraham esquissa un sourire. Sacrée mamie !

Mais je me rembrunie bien vite. Ce n’était pas drôle, en le sens où ma grand-mère ne jouait pas la comédie : du fait de l’utilisation excessive de son Dzêta, elle souffrait d’un maux de l’esprit sévère. Et les crises allaient en se rapprochant, elle était de moins en moins stable…

_____________________________________________________

« Mélusine ! Mélusine ! Oh ! Vous m’entendez très chère ? Ce n’est pas croyable qu’une personne de ma qualité doive supporter la présence d’un être telle que vous. Déesse mère, vous n’êtes même pas fichue de rester dans notre réalité plus de cinq minutes ! Ce n’est pas croyable ! Qu’une duchesse telle que moi, vous prenne en tant que domestique est l’opportunité de votre vie, petite insolente ! »

La voix nasillarde et pleine de mépris de ma grand-mère me ramena au temps présent. Et je souhaitais ardemment retourner dans la brume de mes souvenirs à la vision de cette dernière… Madame la Duchesse de Razevonne était de sortie. Et bien, le voilà mon orage ! Le voyage que nous apprêtions à faire n’en serait que plus rocambolesque. Il ne manquait plus que ça !

Mamie Maas me toisait, hautaine, sur le pas de notre maisonnée. Ses cheveux étaient pour une fois correctement coiffés en arrière, en un gros chignon. Elle s’était nettoyé sommairement le visage, chose qui n’arrivait rarement sans que je n’insiste. Il y avait parfois du bon dans son mal, comme pour tout en fait. Ses yeux gris me regardaient pleins d’une colère rentrée. Son port de tête était guindé, comme il sied à une dame de son importance, lui donnant une autorité et un charisme qui détonnaient. Seuls ses vêtements, une robe bleue terne usée jusqu’à la corde, trahissaient son origine modeste.

« Douce Dame, je vous prie de bien vouloir excuser ma conduite. Courte courbette. Mais sachez que l’on vient de m’avertir qu’un grave danger vous guette ! Une troupe d’hommes malfaisants est lancée à vos trousses et a été aperçue à l’orée de la ville. Il faut partir et de toute urgence, Madame la Duchesse. »

Je l’entraînais à l’intérieur de la mansarde, me saisis de son manteau de voyage ainsi que de son foulard. Je l’aidais ensuite à les revêtir, non sans qu’elle ne m’invective :

« Mais que fais-tu, sotte ! Une Duchesse ne fuit jamais devant ses ennemis. Elle fait face avec toute l’autorité et la fierté que lui apporte son titre. Fuir entachera mon honneur et ma lignée ! Mieux vaut mourir que de s’enfuir ! »
Elle se dégagea de mes bras brutalement, je tombais à ses pieds.

« Je vous en supplie, il faut partir. C’est un ordre de votre frère, Monsieur le Duc qui vous demande de retourner à ses côtés. Vous n’êtes plus en sécurité ici. » Je me relevais et me saisis de mes affaires et de l’eau.

« Mon frère ? Revenir à Anathorey au lieu de ce trou perdu et dégoutant ! A moi les beaux salons des palais ducaux. A moi les douceurs exquises des pâtisseries de notre cuisinier. A moi les parfums, bijoux et habits de soie. Dépêchons-nous, très chère Rosalie, hâtons-nous de ce pas ! » Elle réajusta sa tenue, couvrit son visage de son foulard et sortit à grands pas au-dehors.

Je soupirais, soulagée. Au moins, un problème de régler. J'en avais l'habitude. Je vérifiais ce que contenait ma sacoche : mon Dzêta, plusieurs bouteilles d’eau, un carnet neutre pour écrire et la grosse bourse de pièces. Tout était prêt.
Il était temps.

__________________________________________________

Nous dument traverser la ville et marchâmes une bonne heure avant d’arriver à notre point de rendez-vous. Mamie Maas resta égale à elle-même, me devançant même, pressée de pouvoir rentrer à Anathorey. Ce n’était pas notre destination, mais qu’importe, elle marchait avec entrain et seul cela importait. J’espérais qu’elle retrouverait très vite ses esprits ou le voyage s’annonçait fastidieux… Surtout que nous ferions partie des membres d’une caravane qui cheminait entre la Cité Neutre et Nordkia. J’avais monnayé le prix de l’aller-retour avec le reste de nos économies, c’était la dernière année où Mamie Maas pourrait faire ce voyage… De toutes les manières, elle était de moins en moins en état de le faire… Les larmes me vinrent aux yeux. D’un geste rageur, je les essuyais.

« Nous devons nous arrêter ici, Madame. »

Il s’agissait d’un vieux cratère de petite profondeur, éloigné de dix minutes de la ville. C’était un lieu dégagé permettant de repérer immédiatement toutes sources potentielles de danger sur des lieux à la ronde. Abraham m’avait certifié que la zone ne comportait aucun danger. Je lui fessais entièrement confiance. Il connaissait le désert comme sa poche.

« Et pourquoi donc ? » M’interrogea-t-elle.

« Une noble Dame telle que vous ne peut voyager seule sur les routes. Il vous faut une escorte digne de ce nom. Monsieur le Duc a ainsi envoyé une caravane de convoyeurs de marchandises. Le chef de la caravane doit nous rejoindre ici même.»


Une caravane… Il y en avait fort peu qui sillonnaient Origin’s. Plus rares encore étaient celles qui reliaient la Cité Neutre et Nordkia. Elles étaient souvent composées d’une vingtaine de Lycacyons, chargée de marchandises en tous genre. Pour les protéger des dangers éventuels du désert ou des bandits, une équipe d’une vingtaine de guerriers les accompagnaient. Sans compter la vingtaine de marchands, serviteurs, soigneurs, voyageurs, … qui suivaient tout ce beau monde. Cette année, ce serait encore celle de Don Léon. Le voyage de l’année dernière avait été paisible et agréable grâce à lui. Tout du moins, ce dernier voyage me permettrait de finaliser la biographie de Don Léon. Fort intéressante à ce propos, au vu du nombre de contrées qu’il avait pu sillonner.

« Certes. C’est une noble intention de sa part. Il faudra penser à lui trouver un cadeau de remerciement avant d’arriver à son palais. » Compléta-t-elle. « Il faudra également que j’écrive quelques lettres à mes relations. Mon réseau doit se réactiver et vite pour aider mon Frère à atteindre ses ambitions et garder sauf l’honneur de notre maisonnée. Patientons.»

Qui que cette femme est pu être, il s’agissait d’une intrigante à n’en point douter. Mais où diantre mamie avait-elle pu la rencontrer et dans quelles circonstances ? Tant de mystères entouraient sa personne…

_________________________________________________

Nous attendîmes un long moment quand enfin au détour d’un monticule de sable, trois silhouettes émergèrent de l’horizon azuré. Visiblement humaines. Mamie Maas ne dit rien, les laissant se rapprocher de nous. Je lui soufflais de ne rien dire et de me laisser faire. Elle acquiesça. Les trois individus s’arrêtèrent à quelques mètres de nous. Il y avait Don Léon, fier et grand escogriffe d’une soixantaine d’années ; Oslav, fils de ce dernier, du même âge que moi à l’air rêveur et Radjani, son bras droit, petit bout de femme au teint mat et à la musculature développée.

« Salut à vous, Don Léon, Oslav et Radjani ! Heureuse de vous revoir
, commençais-je, j’espère que vos étapes ont été fructueuses. »

« Maussades, p’tit bout de chou.
Lui répondit Don Léon. La guerre et ses effets… Dans les villages que nous traversons, nous ne rencontrons que méfiance et peur. Il ne reste plus grand-chose malheureusement dans les zones que nous arpentons. Les temps sont durs pour les caravaniers… Pour tout le bon peuple de toute manière… » Sa mine s’assombrit à l’évocation de ces mots. Ses compagnons firent eux aussi grise mine.

« Vous m’en voyez navrée. »
Fis-je, sincère.

« Bah ! Passons ! Il haussa les épaules. Viens donc me serrer dans tes bras, p’tit bout ! Ta présence nous a manqués à tous !

Il sourit, m’attrapa et me serra contre son cœur en me faisant virevolté dans les airs. Je me laissais faire, contente de les retrouver tous. Cela fessait maintenant trois ans que nous nous connaissions. C’était des gens simples et accueillants à l’esprit aiguisés et ouverts. Ils en avaient beaucoup vu sur cette terre et c’est en cela que tout voyageur pouvait leur faire confiance pour les mener à bon port. Leur expérience du terrain, du temps, de la faune et de la flore d’Origin’s avait peu d’égales.

« Et la vioque ? Pourquoi ne pipe-t-elle pas mot comme à son habitude ? » [/color]Interrogea Radjani.

« Oh, elle ne se sent pas très bien… Ne vous en faites pas. »

Devant mon visage préoccupé, ils froncèrent les sourcils et lancèrent des coups d’œil appuyés à Mamie Maas. Ils connaissaient son caractère et lui en attribuaient ses sautes d’humeur intempestives. « Voici le prix demandé, comme chaque année. » Je sortis de ma sacoche la bourse et la tendis à Don Léon. Ce dernier la récupéra, satisfait.

« Parfait ! Allons-y. »

Ils s’en retournèrent et je leur emboîtais le pas, suivit de près de Mamie Maas bougonnant.

Chaque pas qui nous éloignait de la Cité Neutre, glaçait un peu plus mon cœur. J’étais en sueur. Ce n’était pas seulement dû à la chaleur irradiante du soleil : j’étais morte de trouille. La peur courait à travers mon corps et me faisait frissonner. Faire ce pèlerinage a toujours été extrêmement pénible. Le poids de ce que j’allais de nouveau devoir faire face m’assommait littéralement. Pourtant, ça n’avait rien de dangereux, d’exténuant… Ce serait juste rouvrir à vif une blessure non cicatrisée, suintant de pus. Rien de bien difficile ou douloureux, n’est-ce-pas ?


Dernière édition par Mélusine le Lun 4 Jan - 22:19, édité 2 fois
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MessageSujet: Pélerinage, suite   Dim 3 Jan - 22:30

« Dis moi, p’tit bout de chou, ta grand-mère qu’a-t-elle ? Depuis que l’on se connait, je n’arrive pas à la cerner et cette année, je ne la reconnais même plus… »

Sa tirade ne m’arracha qu’un silence lourd. La peine serrait mon cœur au point d’en devenir lancinante. J’avais la gorge noué. Face à mon mutisme, il soupira.

Mamie Maas ne retrouva qu’à deux reprises ses esprits. C’était devenu une certitude : son état atteignait un seuil critique. Combien de temps ça allait durer ? Même les membres de la caravane avaient remarqué que quelque chose clochait.

« Elle est malade. C’est la seule certitude que j’ai la concernant. Tu ne veux pas en parler ? »

Ne pipant mot, je continuais à marcher à ses cotés, contemplant le paysage sans le regarder. Il me serra l’épaule et me dit :
« Fichue tête de mule. Si tu as besoin, sache que je suis là, d’accord ? »

Je lui souris sans conviction. Il remonta alors la caravane en courant, interpellé par un de ses hommes.

Enfin seule, je laissais mes larmes couler. La fatigue, la peur, la tension qui m’étreignait depuis ces quelques jours, me taraudaient inlassablement. Et je n’étais pas capable d’en parler. Pourquoi ? C’était comme si ma langue se bloquait et que toute volonté de vouloir me délester de ce poids, disparaissait. Parler de la maladie de mamie me ramenait aux événements d’il y a deux ans. Me ramenait à mes propres démons. A mes pouvoirs. Je fuyais. De toutes mes forces, je ne voulais pas y faire face. Le poids des souvenirs… Ironique, non ? Normalement, ce sont les aïeuls qui parlent ainsi, pas les jeunots comme moi… Pouvait-on se complaire dans son propre malheur ? Dans mon aveuglement, je m’étais éloignée du convoi. Ce moment de solitude me fit du bien.

Le voyage se poursuivit, les jours passaient les uns après les autres. Je ne mangeais plus vraiment, ne dormais qu’insuffisamment. Je me murais dans mon silence. Me repliais sur moi-même. N’échangeant que de rares paroles avec les caravaniers. J’évitais également Don Léon mais ce dernier ne s’en offusquait pas. Il attendait, ce vieux grigou. A cette époque, déjà, il me connaissait bien. Mieux que ce à quoi je m’attendais.

Et un bon jour, nous arrivâmes en vue du cratère où Nordkia s’étendait. Elle s’était encore agrandie, repoussant toujours plus loin ses limites. Ainsi que les plus pauvres de ses habitants. Ces derniers vivaient hors du cratère, à la merci de la chaleur et des assauts des animaux sauvages.

Mamie Maas et moi nous séparâmes des caravaniers. Nous les retrouverions le surlendemain pour le voyage retour.

_____________________________________________

Parcourir de nouveau le dédale des ruelles de Nordkia ne me procura aucune joie. Pourtant, quand nous atteignîmes le quartier où j’avais passé l’essentiel de ma vie, des souvenirs de mon enfance revinrent. Là, je m’amusais avec des enfants à jouer à cache-cache, ici, la madame qui habitait là m’offrait toujours des bonbons quand elle me voyait passer avec ma mère. Rien que des ombres… Les habitants étaient les mêmes, mais ne nous reconnaîtraient plus si nous nous déplacions à visage découvert. Ils ont tous oublié. Nous n’existons plus à leurs yeux. C’était là notre œuvre. Enfin l’œuvre de ma grand-mère plutôt… C’est d’ailleurs pour ça qu’elle est devenue malade. Une maladie de l’esprit. Rampante comme la culpabilité et les doutes qui m’étouffaient. Vicieuse en cela qu’elle se rendait compte de l’évolution de son état dans ses moments de lucidité. Pathétique parce que ma mamie n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle était un avertissement vivant. Mon avertissement. Ombres parmi les ombres de mon existence.

Il nous avait fallu fuir. Disparaitre. C’est ce que nous avions fait. Nous avions détruit de nous-mêmes nos racines.

« Petiote, continuons. Allons à l’auberge.»

Mamie Maas me ramena au temps présent. Elle m’adressa un pâle sourire. Je ne lui rendis pas.

Le lendemain, nous nous réveillâmes tôt. Ne primes pas de petit-déjeuner et partîmes aussitôt.

Nous devions faire le tour des personnes que nous connaissions avant, pour voir si tout allait bien et vérifier que leurs souvenirs restaient altérés. De loin. De l’épicier du quartier jusqu’au mécanicien en passant par la ménagère, nous allâmes tous les observer. Je fis de même avec Mamie Maas à la dérober, guettant une crise, un changement brusque dans son attitude. Elle tremblait de plus en plus, mais semblait déterminée à finir notre tour.

Les heures filaient. Imperturbables à la souffrance morale que cette tournée impliquait. Quand enfin, nous eurent finis, nous étions épuisées. Nous fîmes alors le choix de faire la dernière personne le lendemain. Nous devions rejoindre Don Léon que vers midi. Je ne fermais pas les yeux de la nuit. Le sommeil se refusait à moi.

Avez-vous déjà eu des crises d’angoisse ? Avez-vous déjà ressenti cette impuissance qui vous prend ? Votre corps ne réagit plus, vous êtes son prisonnier. Et vous paniquez, oh, vous paniquez… Votre souffle se coupe, il s’entrechoque et votre esprit n’en fait qu’à sa tête. Vous pleurez, vous gémissez, vous tremblez, mais rien n’y fait… Et puis, d’épuisement, tout s’arrête.
Pourquoi ? Des flashs, des souvenirs, des émotions. Qui me pollue et que je ne parviens pas à évacuer. Comme une bombe. Vous emmagasinez sans pouvoir évacuer. Sans le vouloir sans doute aussi et « Booom » !

_________________________________________________________

Elle était là. Rayonnante comme la plus douce et belle des fleurs des prairies d'Eraclea. Elle n’avait pas changé. Comme notre quartier. Son sourire illuminait les vies des personnes à qui elle l’adressait. Un soleil parmi la grisaille urbaine. Lumineuse, nourricière, aurais-je jamais assez d’adjectifs pour la décrire ?

Ma mère. Ma tendre et chère maman. Celle qui m’avait tout donné. Son amour, ses baisers, ses bras. Celle qui me rassurait au plus noires des nuits, des orages secs. Celle qui me protégeait, me faisait confiance et m’encourageait.  

Je tombais à genoux.
Incapable d’un mot de plus, d’un geste de plus.
Grand-mère, c’était elle aussi figée.

Nous la fixions. Vulgaires papillons de nuit attirés par la lueur d’une bougie.
Elle semblait si lointaine et pourtant si proche…

Je tendais la main vers elle, implorant le ciel pour que tout cela ne soit qu’un vulgaire cauchemar. Implorant le ciel de me réveiller et qu’elle soit là, auprès de moi. Comme avant.

Regarde-moi. Vois-moi. Reconnais-moi.

Je voulais hurler, hurler à m’en crever les tympans. A en perdre la voix. A n’en plus avoir le souffle.

Je voulais… Je…

« Qu’avez-vous donc ? »

Cette odeur… Son odeur. Ces notes sucrées, légèrement boisées. Je levais les yeux vers le ciel. Et je rencontrais ceux d’un ange. Plus bleus que l’azur en plein désert. Sa main caressa mes cheveux en un geste apaisant.
J’étais abasourdie.

Espoir fou, détresse immense… Mon cœur traversa tous ses états. Sans doute mon visage les transmit-il-tous.

« Chut. Belle enfant, ta grand-mère est là. Madame ? La jeunette ne semble pas aller très bien. » Indiqua-t-elle à ma voisine. Cette dernière avait les larmes aux yeux, mais acquiesça.

Elle me releva de force. Consciente qu’un contact prolongé se révélait être une folie.

« Ta mère t’attend sans doute, joli cœur. »
Murmura ma mère.

Black out.

« Promets-moi. Promets-moi, Mélusine. »

Black out.

« Je… Je… Je »

Flash.

« N’oublie pas Mélusine. N’oublie pas : je t’aime et t’aimerais toujours. Peu importe si je ne peux plus te le prouver. Peu importe. Mon amour sera toujours là avec toi. Je suis là. Ici. Dans ton cœur. N’oublie pas ma douce, n’oublie pas et avance. Garde espoir et vit ta vie. »

Abysse sans fond.

« Qui-qui êtes-vous ? »

Rage. Impuissance.
Colère. Tristesse.
Amour.
Noir.

« Que faites-vous chez moi !? Eloignez-vous ! Ne me touchez pas ! Ne m’approchez pas ! »

Cri.
Goût salé dans la bouche.
Repoussée.
S’enfuir.
Fuir.
Courir.
Disparaitre.
Disparaitre.
Loin, très loin.

________________________________________________

« Fous-moi la paix ! Tu ne peux pas comprendre, tu ne pourras jamais ! »

Don Léon me faisait face. Tout était sombre. Tout était noir. J’avais un goût de bile dans la bouche.

« Dégage ! » Rugis-je. « Dégage, dégage, dégage ! » Je me recroquevillais sur moi-même. Il s’approcha, posa sa main sur mon épaule doucement.

Je le repoussais. Je la repoussais. Cette main qui tentait de m’atteindre. Qu’importe ! Je ne voulais que sombrer. Toujours plus loin, creusant, m’enfonçant dans tout ce marasme.

Il insista. Je le poussais aussi violemment que je le pus. Il tomba en arrière.
Personne, personne ne pouvait me comprendre. Personne.

A quoi ça servait de tenter ? A rien. C’était inutile. Perdu d’avance. Plus rien n’avait d’importance.  

« Mélusine… » Souffla-t-il.

Voile rouge.
Je hurlais.
Me précipitait sur lui.
Et frappait, frappait. Y déversent toute ma colère rentrée, tout mon dégoût, toute ma haine.

Mes larmes coulaient, dévalaient les pentes de mes joues. Je hurlais. Sans cesse. Jusqu’à ce que pantelante, je m’écroule sur son buste. Il ne c’était pas défendu. N’avait rien tenté pour se protéger de mes poings.

Je pleurais à gros sanglots sur lui. Mes spasmes nous secouant tout deux…
Il m’entoura de ses bras. Me serrant fort, très fort contre lui. Attendit que je me calme. Me caressa les cheveux.

« Écoute Mélusine… Bien sûr que je ne peux pas comprendre ce que tu as traversé. Bien sûr que je ne peux pas imaginer. Bien sûr. Parce que je n’ai pas vécu ce que tu as vécu. Seule toi l’as fait. Et seule, tu portes tout ce poids. Ça se voit. Je le sens. Tu es une femme forte. Forte mais pas surhumaine. Pourquoi gardes-tu tout cela ? Pourquoi as-tu peur de raconter ? De quoi as-tu si peur pour rester ainsi muette ? Ce n’est pas de la faiblesse. Ce n’est pas une faute impardonnable que de se délester de ce poids. Tu ne brises aucune promesse. Ce n’est pas être égoïste, lâche ou tout ce que tu veux. C’est être humain et c’est sain. Tu en as le droit. Tu dois le faire pour toi. Pour avancer ma belle. »

Pause.

«  Qu’étais-tu prête à faire quand je suis arrivé ? »

« Disparaitre. »

« N’est-ce-pas quelque chose de plus grave ? Tu abandonnes ? Tu cours toujours ? Tu fuis ? Tu ne veux pas faire face ? Où est la jeune fille déterminée, forte que je connais ? Celle sur laquelle on peut compter ? »

Silence.

« Tu sais, tu ne peux rien oublier de ce que tu as vécu. Ni changer. Même en te sauvant de la sorte. Ils nous poursuivent. Irrémédiablement. Ils sont là, tapis dans l’ombre de nos esprits. Au moindre signe de faiblesse, ils rappliquent. Tu ne peux pas fuir. Tu ne peux que les accepter et vivre avec. Les refouler ne sert à rien. Ils reviennent à l’assaut, toujours plus forts, toujours plus présent. Et ils t’étouffent. Comme toi. Et ils te traînent. Toujours plus bas. Dans les tréfonds, là, en bas. Et ils te rongent. Et ils te tuent. C’est ce que tu étais prête à faire. Te laisser vaincre par les souvenirs de ton passé. »

Nouveau silence.

« Tu sais, ma… Ma femme était comme toi. Forte, belle mais empoissonnée. Et… Elle n’a pas résisté, laissant Oslav et moi  seuls… Tu es si jeune, tu as la vie devant toi… Vis. Vis. Juste vis.» Il prononça ses mots avec une conviction et une émotion qui me toucha au plus profond de mon cœur.

Touché, coulé. Mes larmes recommencèrent à dévaler mes joues. Une poche de pus se perça en moi.
Et les paroles s’écoulèrent.

Je lui racontais tout jusqu'à m’endormir contre lui. Apaisée.

________________________________________

Je dormis la majeure partie du temps que dura le trajet. Il s’écoula, tranquille, sans heurts ni incidents. Mamie Maas dormait également beaucoup et m’observait énormément mais de loin. Je crois que je lui ai fait très peur. Nous en parlerons une fois rentrées. Avec Don Léon, nous finîmes sa biographie que je lui remis ensuite. Il était heureux et semblais penser que sa tache était accomplis. Autant la sienne que la mienne d’ailleurs. Et enfin, nous furent en vue de la Cité Neutre.

Alors que nous surplombions la Cité Neutre et que j’embrassais avec bonheur cet horizon désiré, je me tournis vers Don Léon.

« Don, dis moi Don, toi qui a tant voyagé, sillonné ce monde et rencontré tant de gens, pourquoi les Hybrids croient-ils en leur déesse et ce malgré que leurs dirigeants ne soient plus forcément les plus aptes à les diriger ? »

Il médita quelques instants mon propos, triturant sa courte barbe blanche.
« L’espoir. On m’a toujours répondu l’espoir. Leur déesse leur donne la force de croire en un jour meilleur, la force d’avancer et ceux malgré les obstacles qui s’offrent à eux. Il n’y a rien de plus puissant p’tit bout de chou. L’espoir peut réveiller le cœur des hommes, soulever des peuples, faire combattre les armées. Mais il est à double tranchant. Souvent quand l’espoir nous déserte, il ne laisse qu’un goût amer en bouche et des vies détruites. Si les Hybrids sont un peuple relativement heureux comparé au reste, c’est bien parce qu’ils puisent de l’espoir dans leur religion. Elle les aide à mieux accepter leurs conditions de pauvre mortel et des événements tragiques qui peuvent ébranler leur vie. De ce fait, elles ont un sens tant qu’ils croient en l’existence de cet être suprême. Je pense, mais tu gardes ça pour toi, qu’on aurait beaucoup de choses à apprendre des Hybrids. Il est important de toujours croire en quelque chose dans sa vie pour ne pas perdre espoir. Les Hybrids ont choisi une déesse, les scientifiques le progrès, les nobles le pouvoir et l’argent. Pour le reste d’entre nous, c’est plus mitigé et ne parlons pas des Qantiks : eux, ils doivent encore la trouver leur raison… »

« Et toi, Don Léon, en quoi crois-tu ? »


« En la liberté. De mouvement, de pensée. Tant que je sillonnerais ce monde, tant que je foulerais de mes pas cette terre, je garderais espoir. C’est en ma liberté que je crois. Cette liberté là. L’espoir de découvrir, de rencontrer de nouvelles peuplades, de nouveaux lieux, me fait avancer. Je ne me sens jamais plus en vie que lorsque je marche, que lorsque je vois la ligne d’horizon au loin qui m’appelle. Qui y a-t-il au-delà de ces collines, de ces dunes ? Tant de possibilités se profilent, je n’ai juste à décider et à avancer pour mettre sur des suppositions, des faits. La liberté, la découverte et la volonté. Existent-ils des mots pour définir des vies ? Peut-être pas. Mais si j’avais à choisir, ce serait ceux là. Et toi Mélusine ? Lesquels choisirais-tu ? »

Je lui souris de toutes mes dents. Le vent caressait mon visage, les rayons du soleil réchauffait ma peau, la lumière parait le monde de milles reflets. J’étais bien. Les bruits de la ville remontaient jusqu’à nous, nous appelant, nous attirant, promesses de miles et une rencontres. Myriades de vies s’agitant ici bas, tentant de survivre et de vivre, pensais-je. C’était beau, c’était précieux. Une incroyable sensation m’envahit : de celle qui vous donne des ailes, qui vous conforte dans vos choix, qui vous dis que vous avez réussi. Une précieuse leçon venait de m’être faite, les mots resteraient gravés dans mon cœur. Ce voyage avait été une leçon, songeais-je. Une sacrée leçon. De celle qui vous forge, qui vous font changer, évoluer. En mieux ? Ça, il me restait à le définir.
A le vivre.
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Pélerinage

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